NOTES SUR LA STÈLE DE MESHA
La contrepartie d’un épisode de la Bible

Datée du IXe siècle avant Jésus-Christ et composée de trente-quatre lignes, la stèle est unique.
« C’est fantastique car c’est la seule inscription de ce type et d’une telle longueur que l’on ait retrouvée dans la région. C’est l’équivalent d’un chapitre de la Bible » s’émerveille Matthieu Richelle.
« Il y a la stèle de Tel Dan aussi, mais celle-ci est la plus impressionnante, avec le plus de liens avec la Bible ».
En effet, une des choses frappantes sont les pratiques religieuses qui y sont évoquées, similaires à ce qu’on peut trouver dans la Bible.
Il est question de « Kémosh », le dieu national moabite, dont la stèle mentionne des oracles. Mais surtout, c’est le premier cas certain où l’on mentionne le Dieu d’Israël, avec le tétragramme : YHWH.
L’intérêt est là, le texte parle d’Israël et de Dieu. Il est la contrepartie d’un épisode relaté dans la Bible, dans le second livre des Rois, chapitre 3.
Dans ce dernier, il est bien mention du roi Mésha, qui paie un tribut à Israël. Mais à la mort du roi Achab, Mésha se révolte.
Joram, le successeur d’Achab en Israël, s’allie avec le roi d’Edom et le roi de Juda Josaphat. Ils lancent ensemble une expédition punitive contre Mésha. Après avoir consulté Elisée (versets 10-20), qui leur annonce leur victoire grâce à YHWH (v. 18-19), les rois alliés ravagent les villes de Moab (v. 25) et vont jusqu’à assiéger la dernière ville où se trouve Mésha.
Le récit finit de manière abrupte et surprenante : le roi de Moab décide d’offrir en holocauste son fils sur la muraille et les Israélites quittent les lieux.
Le premier cas certain où l’on mentionne le Dieu d’Israël, avec le tétragramme YHWH.
Or, de son côté, la stèle met en avant les hauts faits du roi Mésha, qui a régné sur le pays de Moab vers 853-810.
Il se vante d’avoir libéré son pays de l’emprise du royaume d’Israël, en particulier du roi Omri, qui avait pris le contrôle de la région au nord-est de la mer Morte, dans la première moitié du IXe siècle.
Il mentionne qu’il a anéanti Israël, qu’il a combattu contre « l’homme de Gad », qu’il a pris « Néboh » contre Israël et va jusqu’à prendre « les foyers de l’autel » de YHWH. Bref, Mésha clame sa victoire. Les deux textes s’accordent sur le fait que Mésha cherche à libérer son pays du joug israélite.

Mais la Bible insiste sur la quasi-destruction de Moab, sa révolte ayant eu des conséquences désastreuses.
Alors, simple divergence d’opinion ?
« Selon le spécialiste André Lemaire, il s’agirait plutôt d’un C.V. des hauts faits de Mésha » pointe Matthieu Richelle.
Mésha se vanterait d’avoir réussi à reprendre le contrôle et le territoire occupé par Israël, profitant d’une période de faiblesse de celui-ci.
Car ce que la stèle ne dit pas, c’est que, peu après, Israël subissait la pression du roi d’Aram, dans la Syrie actuelle.
Selon le livre des Rois (2 Rois chapitre 10), YHWH, pour punir Israël, a permis qu’il soit attaqué par les Araméens.
Les Moabites auraient profité de cet état d’affaiblissement. C’est la revanche de Mésha.
La stèle nous rapporte donc « l’autre côté » de ce qui est décrit dans les Écritures. « Cette inscription nous permet une comparaison détaillée avec un chapitre de la Bible et toute une série d’idées et de pratiques religieuses d’Israël, c’est impressionnant » résume Matthieu Richelle.
Traduction du texte

Détail sur le mot « YHWH ».
« C’est moi, Mesha, fils de Kamosh(gad), roi de Moab, le Dibonite. Mon père a régné sur Moab trente ans et moi, j’ai régné après mon père. J’ai construit ce sanctuaire pour Kamosh de Qerihoh, (sanctuaire) de salut car il m’a sauvé de tous les agresseurs et il m’a fait me réjouir de tous mes ennemis. Omri fut roi d’Israël et opprima Moab pendant de longs jours, car Kamosh était irrité contre son pays. Son fils lui succéda et lui aussi il dit : « J’opprimerai Moab ».
De mes jours, il a parlé (ainsi), mais je me suis réjoui contre lui et contre sa maison. Israël a été ruiné à jamais.
Omri s’était emparé du pays de Madaba et (Israël) y demeura pendant son règne et une partie du règne de ses fils, à savoir quarante ans : mais de mon temps Kamosh l’a habité.
J’ai bâti Ba’al-Me’on et j’y fis le réservoir, et j’ai construit Qiryatan.
L’homme de Gad demeurait dans le pays d’ « Atarot depuis longtemps, et le roi d’Israël avait construit pour soi » Atarot. J’attaquai la ville et je la pris. Je tuai tout le peuple de la ville pour réjouir Kamosh et Moab. J’emportai de là l’autel de Dodoh et je le traînai devant la face de Kamosh à Qeriyot où je fis demeurer l’homme de Saron et celui de Maharot.
Et Kamosh me dit : « Va, prends Neboh sur Israël ». J’allai de nuit et je l’attaquai depuis le lever du jour jusqu’à midi. Je la pris et je tuai tout, à savoir sept mille hommes et garçons, femmes, filles et concubines parce que je les avais voués à « Ashtar-Kamosh ». J’emportai de là les vases de YHWH et je les traînai devant la face de Kamosh.
Le roi d’Israël avait bâti Yahas et il y demeura lors de sa campagne contre moi. Kamosh le chassa de devant moi. Je pris deux cents hommes de Moab, tous ses chefs, et j’attaquai Yahas et je la pris pour l’annexer à Dibon.
J’ai construit Qerihoh, le mur du parc et celui de l’acropole, j’ai construit ses portes et ses tours. J’ai bâti le palais royal et j’ai fait les murs de revêtement du réservoir pour les eaux, au milieu de la ville. Or, il n’y avait pas de citerne à l’intérieur de la ville, à Qerihoh, et je le dis à tout le peuple : « Faites-vous chacun une citerne dans votre maison ». J’ai fait creuser les fossés (autour) de Qerihoh par les prisonniers d’Israël. J’ai construit Aro’er et j’ai fait la route de l’Arnon.
J’ai construit Bet-Bamot, car elle était détruite. J’ai construit Bosor, car elle était en ruine, avec cinquante hommes de Dibon, car tout Dibon m’était soumis. J’ai régné […] cent avec les villes que j’ai ajoutées au pays. J’ai construit […] Madaba, Bet-Diblatan et Bet-Ba’al-Me’on. J’ai élevé là […] menu bétail (?) du pays. Et Horonan où demeurait […] Et Kamosh me dit : « Descends et combats contre Horonan ». J’allai (et je combattis contre la ville et je la pris ; et) Kamosh y (demeura) sous mon règne […] de là […] C’est moi qui […] »
— Traduction du Département des Antiquités orientales du Musée du Louvre